Le Jour, Québec ( 15/02/2010)

Originale Kareyce Fotso

Deuxième prix Découverte Rfi 2009, médaille d’argent aux Jeux de la Francophonie au Liban, le premier album de cette jeune chanteuse est en train de lui ouvrir toutes les portes. L’enregistrement du deuxième s’est achevé en Belgique sous le label Contre-jour. Avec un seul album, son tout premier sorti au courant de l’année dernière,
Kareyce Fotso est en train de connaître la gloire. Certes, son registre musical ne la destine pas à la grande popularité ou au populisme, mais la jeune artiste fait son chemin, surtout à l’international. Deuxième au Prix découverte Rfi 2009, médaille d’argent aux Jeux de la francophonie (version chanson), elle se trouve en ce moment à Vancouver au Canada, où elle a été invitée à prendre part aux Jeux olympiques d’hiver. Elle était sur scène le 10 février dernier.


En mars, elle entamera par le Swaziland, une tournée de deux mois qui va la conduire dans 17 pays africains et de l’Océan indien. En mai, Kareyce Fotso sera à Angoulême pour le festival Musique métisse. Puis elle s’en ira en juin à Bourges, où elle va prendre part à deux festivals. Au cours de ce même mois de juin, Kareyce Fotso sera parmi les happy-few sollicités par le ministère camerounais de la Culture pour faire partie de la délégation culturelle du Cameroun à la Coupe du Monde Afrique du Sud 2010. Elle aura certainement dans ses valises son deuxième, album dont elle vient de finir l’enregistrement en Belgique sous le label Contre-jour, une écurie spécialisée dans la world music, la même qui a produit l’Ivoirienne Dobet Gnahoré, Habib Koité du Mali, etc.
Son succès n’a pas eu raison de son humilité. De nature plutôt réservée, Kareyce Fotso ne sort d’elle que lorsqu’elle se saisit de sa guitare et, face à un micro, elle surprend par sa voix. Une voix étonnante de maturité et de maîtrise. Sa source d’inspiration s’enracine dans son métissage culturel. Bamiléké de par son origine, elle a reçu une éducation béti dans le quartier Mvog Ada où elle a grandi. Raison pour laquelle elle chante aussi bien dans la langue Bandjoun et Ewondo. « Kareyce Fotso est un véritable paradoxe. Je suis Bamiléké, mais la première langue que j’ai apprise c’est l’éwondo. J’ai grandi à Mvog Ada au milieu des Béti. Dans les années 80, il y avait des grand-mères beti qui s’occupaient de moi, alors que ma mère, Bayam-sellam, était au marché. C’est donc comme ça que j’ai pu très vite apprendre cette langue que je chante aujourd’hui », confie cette petite femme au regard tendre.
Si c’est seulement aujourd’hui que Kareyce Fotso, la trentaine, s’offre au public, elle est dans le circuit musical depuis une bonne dizaine d’années. Issue d’une modeste famille de sept enfants dont elle est la cinquième, lorsque Kareyce Fotso décroche son baccalauréat D, ses parents rêvent pour elle. Elle sera médecin. La jeune fille s’inscrit à l’université de Yaoundé I en biochimie. Pendant trois années dans cette faculté, elle marque le pas. Elle s’ennuie. Les rêves de ses parents ne sont pas les siens. La scène l’intéresse. Le public la fascine. Ses parents la voient bien en blouse de médecin. Elle, se voit bien une guitare en bandoulière. Comme Coco Ateba qu’elle admire.
Elle quitte l’Université de Yaoundé I et s’inscrit à l’Institut Siantou supérieur. En 2001, elle obtient son Bts. La même année, elle est repérée par le groupe Korongo Jam, qui fait d’elle l’une de ses choristes du groupe. Elle réalise son rêve. Elle suit sa vocation. Avec Korongo Jam, Kareyce Fotso parcourt les quatre coins du monde. Elle perfectionne sa technique du chant, affine sa maitrise de la guitare. Le rythme infernal des tournées et autres concerts s’enchaîne jusqu’en 2006. Le groupe se disloque. Les uns s’installent en France, d’autres aux Etats-Unis. « A cette époque, je me trouvais à la croisée des chemins. J’avais le choix entre rester en France ou m’installer aux Etats-Unis avec les autres membres du groupe ou rentrer au Cameroun. Je me suis donc décidée à rentrer au Cameroun, parce que pour faire une carrière solo, il me fallait encore travailler », confie-t-elle, humblement.Revenue au Cameroun, cette petite femme vigoureuse se met à l’école des cabarets et travaille parallèlement sur les textes de son premier album qu’elle prépare. En 2009, Mulato est chez les disquaires. 14 titres. Les critiques l’accueillent favorablement. Les animateurs radios jouent le titre phare, Mayolé, en boucle.
Le charme du premier album de Kareyce Fotso est qu’elle a réussi à chanter dans une langue maternelle qui, musicalement n’est pas aisée. « J’ai découvert le côté poétique de la langue Bandjoun. C’est sa dureté. Son côté saccadé donne un rythme incroyable. C’est une langue avec laquelle tu peux chanter sans même avoir besoin des instruments. Tellement elle est rude que quand tu butes sur les mots, c’est comme si une percussion t’accompagnait. J’ai exploité ce côté-là, qui, aujourd’hui, est devenu mon style », explique-t-elle, heureuse, tout en clignant ses petits yeux d’amandes.
Ce premier album lui vaut la reconnaissance de ses pairs, notamment d’André Marie Talla, qui la félicite à plusieurs occasions. Mulato lui ouvre aussi des portes. Grâce à une bourse du ministère français de la Coopération à travers Culture France, elle obtient un « visa pour la création » de six mois en France. A Paris, elle rencontre des artistes qu’elle admire : Ismaël Lo, Habib Kouaté, Angelique Kidjo et Richard Bona. « Rencontrer Bona, pour moi, c’était le rêve. Nous avons longuement discuté dans un café et ensuite nous avons eu une séance de travail très enrichissante. Ce qui m’a marqué, c’est la simplicité de l’homme. Un artiste de son envergure, mais toujours aussi simple, humble, ce n’est pas donné », raconte-t-elle, encore sous le charme. Une rencontre dont elle garde comme une maxime ces propos de Richard Bona : « la virtuosité, c’est de répéter la même chose tous les jours ».
Kareyce Fotso en a fait une discipline personnelle dans sa jeune carrière musicale. Aujourd’hui, elle a passé un cap. La guitare toujours en bandoulière, les locks au vent et le tissu traditionnel des princesses Bandjoun qu’elle porte comme un signe distinctif, elle s’est mise à l’école de la Sanza. Elle en donne les résultats dans son deuxième album, qui sera bientôt sur le marché.
Impressions
Donny Elwood, chanteur : «Une artiste à suivre»Je connais Kareyce depuis un moment, quand elle travaillait avec le groupe Korongo Jam. Je pense qu’elle a trouvé une voie, elle propose un style qui est assez original. Pouvoir en même temps proposer quelque chose qui valorise notre culture, c’est très original. J’apprécie beaucoup ce qu’elle fait. Elle entre en droite ligne du travail que nous avons fait à un moment donné, c’est à dire se baser sur ce qui se fait, mais créer un style propre, basé sur la culture africaine, tout en essayant d’ouvrir sur le monde. Je pense que c’est un artiste à suivre. »
Sidney, chanteur : «Elle a un grand avenir»J’ai découvert Kareyce Fotso quand j’étais à Bamenda. Elle était venue se produire avec Korongo Jam. Ce jourlà, elle a chanté en capella et j’ai trouvé qu’elle était une chanteuse merveilleuse. Aujourd’hui, je la découvre dans un autre style très original, avec une très belle couleur culturelle. Je pense que ce qu’elle fait c’est de la bonne musique. Un truc original, authentique. Il faut simplement l’encourager. Elle a un très grand avenir devant elle. »
Marlène Emvoutou : «Une grande artiste»C’est une jeune femme qui a fait preuve de beaucoup de courage. Elle a commencé par chanter dans les cabarets et, aujourd’hui, elle représente le Cameroun sur plusieurs scènes internationales. C’est une fille qui n’a pas voulu verser dans la facilité en faisant ce qu’on a l’habitude d’entendre : des chansons dont l’inspiration ne va pas plus loin que le dessous de la ceinture. Sa musique, on l’écoute quand on veut apaiser son âme, quand on est en difficulté, quand on veut être bien, tout simplement. C’est une artiste à écouter. Son premier album est bien fait. C’est une grande artiste et je pense que ce n’est que le début. Elle a simplement besoin d’être bien entourée, de travailler avec de grands noms et, dans cinq ans, on entendra encore parler d’elle.»
Acquis : Plaidoyer pour la protection de l’environnement
Mayolé, le titre phare du premier album de Kareyce Fotso dénonce la déforestation.
Les mélomanes ont aimé et adopté Mayolé, le titre phare de l’album de Kareyce Fotso. Les animateurs font passer ce titre en boucle, séduit par sa mélodie langoureuse et surtout le chant séduisant de l’artiste. Au-delà de la musique, il y a le texte de cette chanson. Mayolé plonge le mélomane au cœur d’un village du Cameroun. Une maman sort le matin, une hotte sur la tête à la recherche du bois pour la faire le repas de ses enfants. Mais, elle reviendra bredouille. Même pas une brindille. Le clip de cette chanson, encore inédit, est fort évocateur des conséquences de la déforestation auprès des populations villageoises.
L’album de Kareyce Fotso est constitué de 14 titres. Des titres musicalement variés, qui permettent de découvrir l’histoire personnelle de l’artiste. Sa double culture est perceptible dans son album à travers des chansons dans sa langue maternelle (Bandjoun) et des bikutsi chantés en langue éwondo. « Mulato c’est mon histoire personnelle. Mulato veut dire métisse, explique la chanteuse. Mon métissage est culturel. J’ai ma culture d’origine qui est bamiléké et ma culture d’adoption qui est beti. C’est cela Mulato, mon album ».
Les thèmes évoqués dans cet album sont variés : la dépravation, le déracinement des jeunes, les filles qui ne rêvent de trouver leur âme sœur que chez les Blancs via Internet et la condition de la femme, bonne à tout faire, qui doit s’occuper seule des enfants, de la maison et même de la survie de la famille entière.Le premier album de Kareyce Fotso démontre son immense potentiel musical dont on espère qu’elle améliorera dans son prochain album qui sera disponible dans les prochains jours.
Libres propos
Je ne suis pas une star. La star mania c’est prendre beaucoup de temps à paraître, se donner une image parfois fausse. Se présenter aux gens comme ils auraient voulu que vous soyez. C’est beaucoup d’énergie que l’on met sur sa personne. Une artiste, c’est celle qui passe le plus de temps dans la création. C’est ce que je m’attelle à faire tous les jours. C’est tout ce que je sais faire. Etre star, je n’y arrive pas encore. Le bling-bling, je ne connais pas. C’est certainement une autre école à laquelle je n’ai pas encore été. Peut-être que le jour où je vais commencer à être une star, je vais aussi perdre ma capacité de création.
Ce n’est pas facile d’être une star. Il y a des gens qui savent très bien l’être. Je pense que c’est vraiment une autre école. J’ai tellement de choses à montrer avec ma voix et avec tous ces instruments qui nous entoure que je n’ai pas le temps pour autre chose.
Tous les jours, j’ai envie d’explorer tout ce qui nous entoure. Dans le premier album, j’ai essayé de transmettre tout ce que j’ai appris dans les cabarets ; un peu de bikutsi, un peu de blues, un peu de jazz, de soul. Dans le deuxième album, j’ai envie de prendre un domaine et l’explorer à fond. Mon deuxième album va être très influencé par la Sanza. J’ai envie de voyager, d’aller à la rencontre d’autres cultures africaines. J’ai envie de connaître davantage.Je veux dépasser les limites que je crois avoir. Aller au-delà. Etre meilleure que ce que je suis maintenant. Je veux proposer des albums qui tout le temps vont amener les gens à se dire « ici il y a eu du boulot ». Je n’ai pas envie de proposer des choses d’une grande légèreté. Je respecte l’ouïe des gens. C’est un organe très fragile qu’il faut ménager. Je veux que, lorsque les gens ont écouté des musiques tapageuses ou dansantes, qu’ils écoutent ma musique qui les adoucisse. Que ma musique ne soit pas écoutée dans les bars ne me dérange pas du tout. La voie que j’ai choisie n’est pas facile. Mais je ne veux pas faire dans la musique super show-biz où on est star à 7h du matin et oublié à 8h du soir. Je ne suis pas une star, je suis une artiste tout simplement. Et je veux l’être dans la durée. »

Jean-Bruno Tagne.
Le Jour