rfi musique (25/03/2014)

Kareyce Fotso, la force tranquille

Nouvel album, Mokte

25/03/2014 – Pour son troisième album, Mokte, majoritairement enregistré au studio Moto Records, à Yaoundé, Kareyce Fotso choisit de mettre en valeur langues et rythmes de huit régions du Cameroun. Depuis Yaoundé, elle prône une révolution intime et culturelle, pour faire fleurir les destins individuels et collectifs.

RFI Musique : Aviez-vous une idée directrice avant l’enregistrement de cet album ou les chansons se sont enfilées comme des perles, petit à petit ?
Kareyce Fotso :
Au départ, j’avais envie de faire un album intitulé The Traveller, parce que tous mes voyages m’ont permis de rencontrer d’autres musiciens et d’apprendre d’autres sonorités. Mais un jour, alors que je venais de rentrer au Cameroun, j’ai reçu un choc. J’ai grandi dans un quartier cosmopolite de Yaoundé, Mvog Ada. C’est un quartier peuplé surtout par les Béti, c’est leur village. Moi, je viens de l’Ouest du Cameroun, mais je suis née à Yaoundé. J’ai grandi là, je parle bien la langue. Un beau jour, on me dit que je ne suis pas chez moi, que je n’ai qu’à retourner d’où je viens… Je trouve ça aberrant ! Juste parce que mes parents viennent de l’Ouest ! Tout cela m’a bousculé. Alors j’ai décidé de prendre un stylo et de faire un état des lieux de la situation au Cameroun. Il est temps, parce que c’est dangereux quand on commence à entendre ce genre de phrases ! Il ne faut pas attendre que cela devienne la Centrafrique, où les gens se déchirent à cause d’une religion. Alors je me suis dit : « j’ai envie d’être une nation, je suis le Cameroun ». J’ai décidé de recréer la diversité culturelle du pays dans un album intitulé Mokte, qui veut dire « croire ». Parce que je crois que toutes ces ethnies peuvent se réunir et vivre en harmonie. La preuve : j’ai chanté en huit langues de mon pays et pour moi, c’est le meilleur album que j’ai pu faire.

Comment avez-vous approfondi vos connaissances des différents terroirs des régions du pays ?
Tout cela a été nourri dès mon enfance, dans le quartier où j’ai grandi, Mvog Ada, donc, qui est très cosmopolite. Il y avait un grand brassage de culture, les gens venaient partout du Cameroun, du Nord, Sud, Est et Ouest. Donc très tôt, j’ai été bercée par ces sonorités linguistiques diverses. Pour mon album, je suis allée vers des musiciens qui parlent la langue dont je voulais faire usage, le bamiléké, le fulbé, le douala, et chacun m’a apporté les ingrédients de sa région et un peu de son talent.

Lorsque vous étiez plus jeune, vous avez tourné dans différentes régions du pays. Qu’est-ce que cela vous a appris ?
Les voyages à l’intérieur m’ont fait prendre conscience de toute la richesse dont mon pays regorge. Trois cents ethnies… Toute une vie ne suffirait pas pour faire partager au monde la richesse culturelle du Cameroun. À ce moment-là, j’ai compris que ma mission, c’était de faire connaître cette diversité. Actuellement, comme dans beaucoup de pays d’Afrique, on nous matraque avec des musiques étrangères. L’Occident a su faire rêver l’Afrique avec des images dorées, mais il faut y aller pour toucher du doigt les réalités. Il faut aussi que l’Afrique puisse créer son propre rêve, que les jeunes soient fiers de nos couleurs et de nos traditions. Sur cent jeunes camerounais, quatre-vingts veulent partir. Je comprends leur souci parce qu’ils pensent que c’est mieux ailleurs, mais nous pouvons décider de ce que nous voulons construire chez nous. C’est à nous d’inventer notre propre développement.

Lorsque vous tenez ce discours à vos compatriotes de la même génération, comment réagissent-ils ?
Certains disent : « c’est facile pour toi de dire ça parce que tu as la chance de partir en Europe ». Or, tout ce que je fais aujourd’hui, je l’ai obtenu à force de travail. Ça m’a pris dix ans de ma vie à bosser tous les jours matin, midi, et soir ! J’ai passé deux ans à aller tous les jours chanter dans un cabaret, chez Frédo, en face de l’Omnisport. On commençait à 20h, on terminait au petit matin, et tout ça pour un sou ! Pendant des années, je suis allée répéter avec le Korongo Jam. On ne savait pas ce que demain nous réservait, mais on y croyait. On se disait : quand tu travailles en amont, ça peut bousculer les choses en aval. J’ai marché à pied des kilomètres pour chercher une petite astuce pour mieux chanter. J’étais une voleuse d’accord, j’allais voir les grands frères, pour qu’on me montre comment on place le do, le si. Chez nous, on n’a pas d’écoles de musique ! J’ai fait ça pendant des années ! Je veux dire que chaque chose s’obtient à force de répétition. Ce n’est qu’à ce prix-là, qu’on peut changer les choses, pour soi et pour les autres.

Par Eglantine Chabasseur

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